dimanche 10 juin 2007

N° 10 J'suis pas du jour

Avec le soleil qui tape contre la grande baie vitrée, la musique sirupeuse, et tous ces consommateurs d’eau et de café, je ne reconnais pas mon bar. Faut dire, que moi, mon truc c’est plutôt la nuit, le rock et l’alcool. Alors là, assis au milieu du bar comme un simple bobo de la Croix Rousse, je ne suis pas trop à l’aise. Je vous ai déjà expliqué, que la seule place valable dans un bar, c’est le comptoir : pas trop loin de la pompe à bière, pas trop loin du patron (il peut vouloir parler, voir offrir une tournée !) pas trop loin non plus des toilettes et de la sortie, car il faut tout envisager. La nuit peut-être cruelle. Mais surtout, la position au comptoir est hautement stratégique, puisqu’elle vous offre une vision optimale (si vous n’avez pas trop bu !) de la salle et de toutes ces adorables jeunes filles qui viennent s’encanailler et ne demandent qu’à vous connaître. (Ca c’est en théorie, parce que la réalité est autrement compliquée)
Toujours est-il que l’autre soir, une de ces petites beautés brune est passée dans mon champ de vision, alors que je n’avais encore pas dépassé ma dose d’alcoolémie autorisée. (Quand je bois, je suis plus disert, comme tout le monde, et souvent je suis drôle, ce qui facilite les contacts. Après un seuil critique, je suis lourd et chiant et le patron me fout dehors)
Elle se nomme Pauline et cela a tout de suite fait tilt entre nous. Je ne serais pas là sinon, réfléchissez ! L’idée du rendez-vous est d’elle, moi j’étais comme d’habitude plutôt favorable à une bonne partie de jambes en l’air immédiate dans ma chambrette, qui se trouve à deux pas. Habituellement, je ne transige pas : si la fille refuse, je bois.
Mais là, c’est différend, il y a un petit quelque chose de plus. Elle n’est pas comme les autres. Je m’étais juré pourtant, que jamais au grand jamais, je ne replongerais dans les délices (et les tourments) du grand amour. Le souvenir de Marie est encore trop douloureux. Mais bon, mon cœur refuse d’entendre la sonnerie d’alarme que mon cerveau diffuse à fond la caisse.
J’attaque mon troisième café, et c’est décidé, lorsque je l’aurai bu, je m’arrache. Elle a facile une heure de retard. Je vois bien les regards moqueurs que me jette le serveur. Je m’en tape, il ne travaille que très rarement la nuit. N’empêche, j’aurais dû choisir un autre lieu. Un lapin, c’est déjà assez pénible en soi, alors raconté à toute la colline, j’entends déjà les potes. Je vais devoir m’exiler un an ou deux, pas moins. J’en suis à maudire les femmes, cette femme, les potes, les serveurs et l’humanité entière lorsqu’elle fait son entrée. J’avais bien vu, elle est belle, y’a pas photo. D’Ailleurs la gueule du serveur qui va avaler des moucherons s’il ne se reprend pas rapidement, me réconcilie avec la terre entière.
- Excuse moi je suis en retard !
Elle sentait si bon l’autre soir ? Elle avait autant de poitrine ? Ses jambes étaient aussi longues ? Il faut que je parle avant de ressembler à ce pauvre barman qui est maintenant pris de convulsions. Je m’aperçois que tous les hommes se sont tus.
- On y va ?
- Où ?
Quel con, j’ai eu des heures pour réfléchir, et me voilà sans idées sans projets. Ce qui n’est pas tout à fait exact, puisque la seule idée qui encombre mon cerveau, jusqu’à en effacer toutes autres, se résume à ces simples mots : « au pieu ». Mais malgré ma connerie chronique je sens bien qu’il serait déplacé d’aborder de front un tel sujet avec cette fille. Patience Martin, patience. Je vais raisonnablement attendre la nuit pour attaquer plus directement.
- Au restaurant ?
- En plein après-midi, tu es fou !
Mais elle me sourit gentiment. Elle ne s’est pas encore rendu compte à quel point j’étais con. J’aurais dû boire un peu. Alors je bafouille, rougit et parle comme un lycéen impubère.
- Je voulais dire, ce soir.
- Ce soir, je ne peux pas, à 19 heures je dois partir, je suis invitée à un anniversaire.
Je la regarde me demandant si j’ai bien entendu. Elle lit mon désarroi dans mes yeux et pose gentiment sa main sur la mienne. Mon cœur fait une double pirouette, et tous mes organes internes attaquent une gigue d’enfer. Il va me falloir des jours pour tout remettre en place. Depuis Marie, personne ne m’avait fait un tel effet. Pas question de la laisser filer.
- Je voulais juste te revoir parce que je t’ai trouvé sympa l’autre soir. Je voulais te remercier. Grâce à toi, je me suis débarrassé du pot de colle qui me suivait depuis le début de la soirée.
Elle se lève et se penche pour m’embrasser, me laissant découvrir sa poitrine généreuse. Elle a suivit mon regard et tapote ma joue en riant.
- Petit coquin ! Bye. Et elle sort.
« Petit coquin » on ne m’a pas insulté pareillement depuis ma jeunesse la plus lointaine. Je suis abasourdi, je voudrais la suivre, lui courir après, lui dire, pleurer, crier… Mais je reste là, vissé à mon siège incapable de réagir, paralysé. Alors quand ce grand con de serveur se penche vers moi avec son sourire niais, le sang me vient au cerveau, je l’attrape par les cheveux et lui éclate la tête contre le rebord de la table. Quelle idée ces tables en marbre à bords coupant ? Il gît maintenant à mes pieds se vidant tranquillement de son sang. Je le regarde avec intérêt. Comment une grande endive comme lui peut-il perdre autant de sang ? Autour de moi, ça crie et ça s’agite. Je reste assis stoïque.
Je ne suis définitivement pas fait pour vivre le jour.

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