mercredi 6 juin 2007

N°06 Mon frère

- Putain Martin, tu vas rester accroché au bar toute la nuit, tu te crois intelligent à fumer et boire sans dire un mot ?
Marcel il est gentil, mais il me gonfle un peu. Surtout ce soir, où je ne suis pas d'humeur à entendre ce genre de sermons :
- Occupe toi de tes fesses, Marcel.
- Monsieur se croit drôle ? Monsieur nous la joue coeur brisé grande douleur, tu es pathétique mon pauvre Martin.
J'ai envie de l'étrangler mais l'amitié me retient. Il serait plutôt drôle mon pote si la situation n'était si pénible.
- Dégage Marcel, je t'aime bien, et je n'aimerais pas avoir à te sortir du bar à coup de pompes dans le train.
Mon ami éclate de rire et se met à hurler :
- Entendez-moi ça brave gens, Martin le super caïd de la Croix Rousse, va surmonter son ivresse pour me chasser de ce bar, c'est à mourir de rire.
Ce connard ne va pas se mettre à raconter ma vie à tout le quartier. Je descends prudemment de mon tabouret et un voile de haine, voile que je connais trop bien descend lentement sur moi. Soudain je n'entends plus rien, la scène qui se déroule dans le bar est comme le ralenti d'une scène mille fois jouée. Je vois Marcel parler tout en gesticulant. Tout le monde a les yeux sur lui. Lucien le patron s'avance pour le calmer. Il faut dire que depuis qu'il me suit sur les pentes, Marcel à particulièrement soigné son alcoolémie. Il n'a pas l'habitude. Il n'a plus l'habitude pour être juste. Depuis qu'il a rencontré Marion c'est un autre homme. Parce que sa "période rupture" avec Sylvie n'a pas été de la tarte. Combien de fois l'ai-je suivi dans ces espèces de tournées infernales dont le seul but était l'oubli, but jamais atteint, évidemment. Et aujourd'hui qu'à mon tour je souffre, ce triste individu dépourvu de toute reconnaissance vient me faire la morale. Rien ne l’obligeait à me suivre, je lui ai rien demandé. C'est bien le dernier à qui j'avais envie de demander quelque chose.
Il y a quelques années, nous étions inséparables, on nous appelait les jumeaux c'est vous dire. Puis il y a eut Sylvie, l'amour de Marcel. Ce qui se passait entre eux était inimaginable, je n'avais jamais vu cela. Sans chichis, sans mamours, simplement en étant eux mêmes, ils irradiaient. Il n'y avait pas d'artifices, pas de mise en scène, chacun en les voyant comprenait qu'il était loin du bonheur. Lorsque Sylvie et Marcel apparaissaient quelque part, vous pouvez être sur qu'il y allait avoir de la dépression dans l'air. Les couples surtout avaient du mal face à ce miroir cruel. Peu résistaient à cette comparaison. Marcel et moi avons continué sans problèmes notre relation. Il était mon frère, Sylvie devint ma sœur tout naturellement. Rien ne devait troubler cette situation tant leur amour semblait éternel. J'étais trop jeune alors, j'ignorais qu'une passion aussi intense ne peut durer. Marcel aussi l'ignorait apparemment. J'ai vu Sylvie sonner chez moi un soir de Décembre, quelques mois plus tard. Elle portait une petite valise et m'a expliqué qu'elle quittait Marcel, la ville et la France. Sylvie ne faisait jamais les choses à moitié, c’est le moins que l’on puisse dire. Sylvie ma sœur d’accord, mais putain quelle femme ! Non, pour être plus juste disons que Sylvie c’est LA FEMME. Dés que Marcel me l'avait présenté j'en étais tombé amoureux mais j'avais mis une croix sur cet amour. Il n'y a rien de plus sacré pour moi que l'amitié. Mais ce soir-là, elle était chez moi, m'annonçant qu'elle quittait mon ami De sa voix douce et chantante, elle dénouait le nœud moral qui me paralysait, mais je n'ai su en profiter. Je tremblais de tous mes membres, articulant de pauvres mots. Après son départ pourtant, je fut prit de regrets face à ce gâchis, regrets transformés en remords les jours suivants. J'eus peu le temps de souffrir, mon ami accaparant toute mon attention. C'est peu dire qu'il était malheureux, je n'avais jamais rencontré tant de douleur concentrée chez un être humain. Mais j'étais jeune alors, comme je l'ai déjà dit. J'ai soutenu Marcel comme un ami doit le faire. Certaines nuits ne semblaient jamais devoir finir. Marcel ivre mort finissait régulièrement en larmes sur mon épaule. Il n'a jamais sut que Sylvie était passée chez moi ce soir là. Pourquoi lui aurais-je dit après tout ? Les années sont passées recouvrant peu à peu la blessure, mais si mon ami recommençait à rire, je savais qu'il n'en aurait jamais finit avec Sylvie. Ce qui est logique pour une telle passion : la souffrance est à la hauteur du bonheur. C'est ce que je me tuais à lui expliquer à mon pote, mais il s'en fichait du bonheur qu'il avait accumulé, il ne voyait que la douleur qu'il ressentait à ce jour. Puis survint Marion, sorte de magicienne de l'amour qui sut prendre Marcel et sa peine pour recommencer une nouvelle vie. Marcel fut sauvé, et moi aussi par la même occasion, car j'arrivais au bout de ma résistance. Mon amitié avec Marcel ne fut en rien ternie par son amour avec Marion, nous étions bien au-dessus de cela, mais je dois reconnaître, que sa longue traversé du désert (bien arrosée quand même) a laissé en moi un sentiment confus, j'aime toujours Marcel, mais avec un peu plus de recul, un peu moins d'aveuglement. Toujours est-il qu'il était sauvé et que j'en étais ravi. Cette longue trouée noire avait duré presque deux ans, et pendant toute cette période ma vie avait été en parenthèse. J'allais repartir de plus belle, cela ne faisait aucun doute.
Le coup de téléphone de Sylvie m'a laissé sans voix, comme lors de notre dernière rencontre. Rien n'avait changé, sa voix avait sur moi le même effet anesthésiant. Il me semblait que sa visite nocturne datait d'hier, et pour elle, c'était le cas. Elle parla longuement et je serais bien en peine de répéter ses paroles. Je n'ai retenu de son long monologue que ces mots brûlants chuchotés à mon oreille :
- Martin, j'ai besoin de toi, viens.
Et je suis parti, laissant derrière moi ma famille mes amis mon travail. Comme un adolescent amoureux - ce que j'étais en fait- j'ai couru dans les bras de celle dont je rêvais depuis si longtemps. Je ne regrette rien, au contraire. Ma vie avec Sylvie fut fidèle à mes rêves les plus fous. Je titubais de bonheur et grâce à son amour tout me réussit. La semaine dernière, Sylvie est morte et je n'ai pas envie de m'étendre sur ce sujet. Rester dans ce lieu maudit m'était insupportable. J'y avais trop de souvenir. Je suis revenu chez moi et depuis je traîne mon malheur dans les bars de Lyon. Seul Marcel pourrait me comprendre puisqu'il a connut le même amour et la même douleur. Mais ici personne ne sait que je suis parti pour Sylvie et je n'ai pas l'intention d'en parler.
- Tire toi Marcel, j'ai besoin d'être seul.
- Pas question, tu es trop ivre, nous allons rentrer.
Quand il prend cet air buté, Marcel a vraiment l'air con. Je ne sais si l'alcool est le seul responsable, toujours est-il que la haine m'a aveuglé, et que j'ai tout raconté à mon ami. Par méchanceté gratuite - Pour lui faire payer ma douleur ? - j'en ai un peu rajouté :
- Pauvre cloche, Sylvie t'as quitté pour vivre avec moi.
L'effet fut saisissant, malgré mon ivresse j'ai pu lire dans ses yeux, et ce que j'y ai lu n'était pas beau. Quand il m'a sauté dessus je n'ai pas été surpris. Le couteau par contre m'a surpris, j'avais oublié que Marcel trimbalait toujours ce genre d'engin dans ses poches. Je n'ai pas mal. J'entend les cris et l'agitation autour de moi, mais je suis bien. Pourquoi vivre sans Sylvie ? Le froid me gagne peu à peu, j'entend une sirène au loin. à travers une sorte de brouillard, je vois une fille s'approcher de moi en pleurant. De quel plus bel hommage pouvais-je rêver ? J'ai l'impression d'être le héros d'une chanson de Renaud. J'ai un peu de remords vis à vis de Marcel mais pas trop finalement, je lui en ai toujours voulu d'avoir aimé Sylvie avant moi.

3 commentaires:

Loulou a dit…

Bon, on peut pas dire que ça se bouscule. je teste

cron.bneu a dit…

Cette fois c'est toi qui meurs (du moins la 1ère personne du singulier).
Ce n'est pas la der au moins ?
Comme toutes les autres, elle est vachement bien écrite.
T'en as un stock ou tu les écris au fil de l'eau ?

Eloïse a dit…

Eh bien, quel stock de bières, de larmes, et de lames..!